Publié le 12 avril 2024

Contrairement à l’idée reçue, pénétrer le secteur spatial suisse n’exige pas un diplôme d’ingénieur, mais le décodage stratégique de son écosystème unique.

  • Le véritable potentiel ne se trouve pas dans les grands groupes, mais dans le réseau dense de PME hautement spécialisées et les laboratoires académiques.
  • Les opportunités les plus précieuses concernent des profils « ponts » : juristes en propriété intellectuelle, financiers spécialisés et développeurs d’affaires capables de naviguer entre technique et business.

Recommandation : Avant tout investissement ou postulation, auditez systématiquement le statut réglementaire d’une technologie (notamment la loi LFMG) ; c’est le principal facteur de risque et d’opportunité caché.

L’industrie spatiale suisse évoque immédiatement des images de fusées Ariane, de satellites complexes et, bien sûr, la figure emblématique de l’astronaute Claude Nicollier. L’imaginaire collectif associe ce secteur à une élite d’ingénieurs et de physiciens, créant une barrière psychologique pour de nombreux professionnels et investisseurs talentueux issus d’autres domaines. On pense qu’il faut maîtriser la mécanique céleste ou l’ingénierie des matériaux pour y trouver sa place. Cette vision, bien que fondée, ne représente que la partie émergée d’un iceberg économique et technologique bien plus vaste et accessible.

En réalité, la force de la Suisse ne réside pas seulement dans sa capacité à produire des composants de pointe, mais aussi dans un écosystème mature où la finance, le droit, le management de l’innovation et la stratégie jouent un rôle aussi crucial que la technique pure. Mais alors, si la clé n’était pas la compréhension des subtilités d’un moteur de fusée, mais plutôt la maîtrise des codes d’un réseau d’affaires unique, des réglementations spécifiques et des partenariats public-privé ? C’est le postulat de ce guide : vous donner les clés de lecture stratégiques pour identifier et saisir les opportunités du « New Space » suisse, précisément là où les autres ne regardent pas.

Cet article va donc déconstruire le mythe de l’inaccessibilité du spatial. Nous allons explorer les véritables portes d’entrée pour les profils non-techniques, analyser comment repérer les futures pépites avant tout le monde, et comprendre les dynamiques de collaboration qui font le succès de la place économique suisse. Préparez-vous à changer de perspective sur la conquête spatiale helvétique.

Pourquoi la Suisse est-elle leader mondial dans les horloges atomiques pour satellites ?

L’excellence de la Suisse dans le domaine spatial ne vient pas de nulle part ; elle est l’héritière directe de sa culture de la microtechnique et de l’horlogerie de très haute précision. L’exemple le plus frappant est celui des horloges atomiques embarquées. Preuve de cette suprématie, la Suisse fournit 100% des horloges atomiques à maser à hydrogène du système de navigation européen Galileo, les plus stables jamais envoyées dans l’espace. Cette performance n’est pas seulement le fruit du génie des ingénieurs de Neuchâtel.

Derrière chaque composant certifié « spatial » se cache une chaîne de valeur complexe où les compétences non-techniques sont indispensables. Pour qu’une horloge atomique quitte le sol suisse, il faut des profils pointus capables de naviguer dans un environnement ultra-réglementé. On y trouve par exemple :

  • Le manager de conformité export, qui maîtrise les subtilités de la Loi fédérale sur le matériel de guerre (LFMG) pour des technologies considérées comme « dual-use ».
  • Le juriste en propriété intellectuelle, dont le rôle est de protéger par des brevets des innovations valant des millions.
  • Le business developer B2B, qui négocie des contrats pluriannuels avec des géants comme l’Agence Spatiale Européenne (ESA) ou des intégrateurs comme Thales Alenia Space.
  • Le responsable qualité « aerospace », qui certifie les processus de production selon des normes drastiques, un rôle souvent accessible avec une formation en management de la qualité plutôt qu’en ingénierie pure.

Ces rôles « facilitateurs » sont la face cachée de l’excellence technique. Ils constituent une porte d’entrée majeure pour des professionnels qui n’ont pas un profil d’ingénieur mais qui possèdent une expertise métier pointue et une capacité à opérer dans des environnements exigeants. L’opportunité réside moins dans la conception de l’horloge que dans l’orchestration de son voyage vers l’orbite.

Comment repérer les futures pépites du « New Space » suisse avant leur entrée en bourse ?

Pour un investisseur, identifier la prochaine startup spatiale à succès relève du défi. Une première approche, largement documentée, consiste à surveiller les lauréats des programmes d’incubation. En Suisse, le programme phare est l’ESA Business Incubation Centre (BIC) Switzerland, piloté par l’EPFL. Depuis 2016, ce programme a servi de rampe de lancement à des dizaines de jeunes pousses, leur offrant un financement initial et un accès privilégié à l’écosystème de l’ESA.

Le succès de ce programme est un indicateur de marché puissant. Selon une étude de Raiffeisen sur le secteur, les startups issues de ce programme affichent un taux de survie supérieur à 80% après trois ans, un chiffre nettement plus élevé que la moyenne des startups technologiques. Suivre les promotions de l’ESA BIC, ainsi que d’autres initiatives comme le Swiss Space Hub, est donc un excellent premier filtre pour repérer des entreprises déjà validées par des experts du domaine.

Cependant, cette méthode a ses limites : au moment où une startup est acceptée dans un tel programme, elle est déjà sur les radars de nombreux investisseurs. La compétition est donc déjà présente. Les investisseurs les plus avisés cherchent à identifier les signaux faibles en amont, une stratégie que nous explorerons plus loin. Mais pour une première cartographie du potentiel d’innovation, ces incubateurs restent un point de départ incontournable et une source d’information fiable sur la vitalité du « New Space » helvétique.

EPFL ou ETHZ : quel master offre les meilleures débouchés dans l’agence spatiale européenne (ESA) ?

Pour les jeunes diplômés visant une carrière dans le spatial, l’EPFL et l’ETH Zurich représentent le Graal. Cependant, pour un professionnel en reconversion ou un investisseur qui cherche à recruter les meilleurs talents, la question est plus subtile. Il ne s’agit pas seulement de savoir quelle université est la « meilleure », mais de comprendre leurs écosystèmes respectifs et leurs spécialisations. Le choix dépend de l’objectif stratégique : le réseau francophone de l’EPFL ou le puissant réseau germanophone de l’ETHZ ?

Une analyse comparative des parcours montre des complémentarités intéressantes. Les deux institutions proposent des cursus spécialisés et disposent de solides partenariats avec l’industrie. Plus important encore, elles offrent des voies alternatives pour les non-ingénieurs via des masters en Management de la Technologie ou en « Science, Technology & Policy », formant des profils capables de faire le lien entre la R&D et les marchés.

Comparaison des parcours EPFL vs ETHZ vers l’ESA
Critère EPFL ETHZ
Langue de travail ESA Avantage réseau francophone Réseau germanophone fort
Spécialisations spatiales Space Technologies Certificate Space Systems MSc
Partenariats industriels Beyond Gravity, Syderal RUAG, Maxon
Alumni à l’ESA ~45 diplômés actifs ~60 diplômés actifs
Voie alternative non-ingénieur Management de la Technologie Science, Technology & Policy

Toutefois, la donnée la plus révélatrice pour un non-spécialiste est ailleurs. Une analyse du secteur montre que près de 70% des Suisses travaillant sur des projets de l’ESA ne sont pas des employés directs de l’agence, mais sont employés par son vaste réseau de sous-traitants. La véritable opportunité de carrière ou d’investissement ne se trouve donc pas forcément à l’ESA, mais au sein de l’écosystème de PME et de grands groupes (comme RUAG ou Maxon) qui gravitent autour des projets de l’agence et qui recrutent activement les diplômés de ces deux prestigieuses écoles.

L’erreur d’appréciation technique qui trompe les investisseurs non-initiés au spatial

L’une des plus grandes erreurs pour un investisseur non-initié au secteur spatial suisse est de se focaliser uniquement sur l’innovation technique d’un produit, en négligeant son contexte réglementaire. Une technologie révolutionnaire sur le papier peut se révéler être un investissement catastrophique si elle se heurte aux barrières à l’exportation. En Suisse, ce risque est particulièrement tangible en raison de la Loi fédérale sur le matériel de guerre (LFMG) et du contrôle des biens à double usage (civil et militaire).

Un cas documenté est particulièrement éclairant. Une startup suisse avait développé une technologie de propulsion miniature très prometteuse. Après trois ans de R&D et près de 5 millions de francs suisses investis, l’entreprise s’est vue refuser les autorisations d’exportation vers plusieurs de ses marchés cibles. La raison ? Sa technologie, bien que conçue pour des applications civiles, a été classée comme « dual-use » et soumise à de sévères restrictions. Cet exemple démontre une leçon capitale : en Suisse, l’analyse réglementaire doit précéder, et non suivre, la validation technique et l’investissement. Un investisseur avisé ne demande pas seulement « est-ce que ça fonctionne ? », mais « aurons-nous le droit de le vendre ? ».

Checklist de due diligence pour l’investissement spatial non-technique :

  1. Vérifier le statut LFMG : La technologie est-elle ou pourrait-elle être soumise aux contrôles d’exportation suisses ? Une consultation juridique précoce est indispensable.
  2. Analyser le cycle de vente : Les clients sont-ils institutionnels (ESA, armée) ? Si oui, prévoir une trésorerie pour un cycle de vente pouvant atteindre 3 à 5 ans.
  3. Valider l’adéquation produit-marché : L’entreprise peut-elle nommer au moins trois clients potentiels en Suisse ou en Europe prêts à payer pour une preuve de concept ?
  4. Évaluer les partenariats locaux : Y a-t-il un ancien cadre de RUAG, Maxon ou Beyond Gravity au conseil d’administration ? C’est un signe de crédibilité et de réseau.
  5. Calculer le coût de certification spatiale : Le plan d’affaires intègre-t-il le coût de la certification « space-grade », qui peut varier de 500’000 à plus de 2 millions de francs selon le composant ?

Cette grille d’analyse déplace le focus de la pure technologie vers la viabilité commerciale et réglementaire de l’entreprise, un prisme bien plus pertinent pour un investisseur cherchant à minimiser les risques.

Quand postuler pour devenir astronaute : le calendrier et la préparation physique sur 5 ans

Le rêve de devenir astronaute est un puissant moteur d’inspiration. Comme le souligne l’astronaute suisse Claude Nicollier, qui a volé quatre fois avec la NASA :

Qu’un Suisse, ou si possible une Suissesse, soit choisi par l’ESA pour faire partie des nouveaux astronautes me remplirait de joie. Cette personne pourra représenter les valeurs du pays et inviter les jeunes à s’intéresser aux métiers du spatial.

– Claude Nicollier, PME Magazine

Toutefois, la réalité est que les sélections de l’ESA sont extrêmement rares et compétitives. Plutôt que de viser ce but quasi inaccessible, une approche plus pragmatique et tout aussi passionnante consiste à s’intéresser à l’écosystème terrestre qui rend les vols habités possibles. C’est là que se trouvent des milliers d’opportunités concrètes, y compris en Suisse.

L’exemple du centre BIOTESC à Hergiswil (LU) est parfait pour illustrer ce point. Ce centre, mandaté par l’ESA, est le cerveau au sol pour de nombreuses expériences scientifiques menées à bord de la Station Spatiale Internationale (ISS). Il emploie une équipe de 25 personnes dont les profils sont très variés : coordinateurs d’expériences, psychologues spécialisés dans le soutien aux astronautes en isolement, gestionnaires de protocoles médicaux, ou encore spécialistes de la communication spatiale. Ces postes offrent une proximité unique avec les missions habitées sans les contraintes physiques extrêmes du vol spatial.

Centre de contrôle moderne avec équipes de support travaillant sur les missions spatiales

Ces carrières de « support au sol » sont au cœur de la réussite des missions. Elles exigent une grande rigueur et une expertise pointue dans des domaines aussi divers que la biologie, la médecine, la psychologie ou la gestion de projet. Pour un professionnel qualifié, s’orienter vers ces métiers de l’ombre est une voie bien plus réaliste et tout aussi gratifiante pour contribuer à l’aventure spatiale.

R&D interne ou rachat de startup : quelle stratégie pour innover rapidement en Suisse ?

Lorsqu’une entreprise établie cherche à innover dans le secteur spatial, les modèles classiques consistent à créer un coûteux département de R&D interne ou à racheter une startup prometteuse. Cependant, la Suisse a développé un troisième modèle, plus agile et plus efficient en capital : le partenariat public-privé via les centres de recherche technologique. Cette approche est l’un des secrets les mieux gardés de la compétitivité helvétique.

Des institutions comme le CSEM (Centre Suisse d’Électronique et de Microtechnique) ou l’Empa (Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche) agissent comme des départements de R&D externalisés pour l’industrie. Grâce au soutien de l’agence pour l’innovation Innosuisse, une PME ou même une ETI peut collaborer avec ces laboratoires de pointe pour développer une technologie spécifique sans avoir à supporter la totalité des coûts et des risques.

Une étude de cas analysée par Raiffeisen est révélatrice de l’efficacité de ce modèle. Une PME zurichoise souhaitait développer un capteur spatial innovant. Au lieu d’investir massivement en interne, elle a monté un projet avec un institut de recherche via Innosuisse. Le coût total du développement s’est élevé à 800’000 CHF. La même entreprise estimait que le développement en interne lui aurait coûté entre 3 et 5 millions de francs, avec un délai plus long. Ce modèle permet non seulement une économie substantielle, mais aussi un accès direct à des compétences et des équipements de classe mondiale, accélérant ainsi la mise sur le marché. Pour un investisseur, repérer les entreprises qui maîtrisent cet art de la collaboration est un indicateur clé de leur agilité et de leur efficacité capitalistique.

Comment convaincre un laboratoire de l’EPFL ou d’une HES de collaborer avec votre petite structure ?

Pour une petite structure ou un investisseur cherchant à co-développer une technologie, l’accès aux laboratoires de recherche de l’EPFL, de l’ETHZ ou d’une Haute École Spécialisée (HES) est un accélérateur formidable. Cependant, beaucoup échouent en approchant ces institutions avec une mentalité purement commerciale. Le monde académique a ses propres codes et motivations, centrés sur la publication, la recherche fondamentale et la formation de la prochaine génération de scientifiques.

La clé du succès réside dans la capacité à « traduire » un besoin business en une question de recherche scientifiquement intéressante et publiable. Il ne faut pas arriver en disant « développez-moi ce produit », mais plutôt « nous avons ce problème industriel, qui soulève cette question scientifique fondamentale non résolue ». Cette reformulation est cruciale. L’étape suivante consiste à identifier, via des plateformes comme Google Scholar, le professeur ou le groupe de recherche dont les publications récentes sont les plus proches de votre problématique.

Pour démontrer le sérieux de sa démarche et financer les premières étapes, obtenir un « chèque innovation » d’Innosuisse (d’une valeur de 15’000 CHF) est un levier extrêmement efficace. Cette aide, facile d’accès, finance une étude de faisabilité avec le laboratoire et prouve que le projet a déjà reçu une première validation institutionnelle. Enfin, proposer de financer un doctorant ou d’accueillir un stagiaire de Master est souvent la meilleure façon de créer un « pont humain » durable entre l’entreprise et le laboratoire, assurant un transfert de connaissances fluide. Le succès de la collaboration dépend moins de l’idée initiale que de la qualité de cette approche stratégique et relationnelle.

À retenir

  • L’écosystème prime sur les individus : Le succès dans le spatial suisse dépend moins des grands noms que de la capacité à naviguer dans un réseau dense de PME, de sous-traitants et de laboratoires.
  • La réglementation est une clé de lecture : Comprendre les contraintes d’exportation (LFMG, dual-use) n’est pas une formalité, mais un outil d’analyse stratégique pour évaluer la viabilité d’un projet.
  • La collaboration est la norme : Le modèle suisse d’innovation repose sur des partenariats agiles (Innosuisse, CSEM, Empa) plus que sur la R&D interne, offrant un levier de croissance efficace en capital.

Comment repérer les futures pépites du « New Space » suisse avant leur entrée en bourse ?

Nous avons vu que surveiller les incubateurs est un bon point de départ. Mais pour les investisseurs et les professionnels cherchant un véritable avantage concurrentiel, il faut aller plus loin en pratiquant ce qu’on pourrait appeler la « veille inversée« . Au lieu de regarder quelles startups émergent, cette méthode consiste à identifier les problèmes non résolus et les besoins futurs des grands intégrateurs et des agences spatiales.

Les grands donneurs d’ordres comme RUAG, Maxon, Thales Alenia Space ou l’ESA publient régulièrement leurs feuilles de route technologiques et leurs appels d’offres. Analyser ces documents permet de comprendre où se situent leurs points de douleur : besoin de matériaux plus légers, de systèmes de communication plus rapides, de solutions de traitement des débris spatiaux, etc. Une startup qui apporte une solution crédible à l’un de ces problèmes identifiés a une probabilité de succès commercial bien plus élevée.

Environnement de travail moderne montrant l'analyse de données d'investissement spatial

Cette approche stratégique transforme l’investissement en une science prédictive plutôt qu’un pari. Elle demande un travail d’analyse plus profond, mais elle permet de repérer des pépites bien avant qu’elles ne soient sur les radars du grand public. Un professionnel qui comprend ces enjeux peut également positionner sa carrière non pas en fonction des postes ouverts aujourd’hui, mais en fonction des compétences qui seront critiques pour résoudre les problèmes de demain. C’est en devenant la réponse à un problème futur que l’on crée la plus grande valeur.

Pour passer de la théorie à la pratique, l’étape suivante consiste à cartographier cet écosystème en fonction de vos compétences uniques ou de votre thèse d’investissement. L’aventure spatiale suisse est avant tout une question de stratégie, de réseau et de vision. Elle n’attend que ses prochains pionniers, et ils n’ont pas tous besoin d’être ingénieurs.

Rédigé par Thomas Weber, Gérant de fortune senior et analyste financier certifié (CFA) basé à Zurich. Avec 15 ans d'expérience dans la gestion de portefeuille et le trading algorithmique, il décode les signaux des marchés pour les investisseurs privés et institutionnels.